L’initiation de Cabanga,

Cabanga remémorait les conseils des ancêtres pour se donner le courage qui lui manquait ou qu’il lui fallait dans pareille nuit de solitude vouée à l’initiation. Pendant un moment, il crût qu’il allait passer la nuit, toute entière, tout éveillé, alerte. L’esprit et le corps prêts à toute éventualité, surtout, celles des plus graves, des plus sinistres, s’imaginant à plusieurs reprises être proie de certains dangereux carnivores de la savane, surtout, quand certains ,affamés, seraient attirés par l’odeur du Vivant que la brise nocturne, se levant, portait à leurs naseaux expérimentés. Être proie à leurs crocs acérés, déchiqueté en plusieurs endroits, faisait que son souffle se précipitait au rythme saccadé de son cœur battant la chamade,…

Dans les oreilles, il avait encore le résonnement de la fête célébrée à son honneur, la veille de son voyage initiatique : Ce fut le vacarme où se mêlaient les youyous des femmes, les vociférations anonymes, les cris de joie, les chants de victoire des jeunes cousins, aux bruits des tam-tams et des tambours de cette danse improvisée : danse des esprits : transe envoûtant tout le village en fête à l’honneur des ancêtres et à leur tradition éternelle.

Lui, Cabanga, le demi-dieu, petit-fils du Chaman. L’élu, parmi les siens, que toutes les voyances préconisaient comme l’homme au singulier destin. Beaucoup de signes montrèrent dès sa petite enfance qu’il ne pouvait être touché d’aucune épidémie qui sévissait en cette région d’Afrique, engloutissant son village dans une débâcle des plus sinistres, imposant à sa famille la fuite dans une autre contrée où le désastre ne se montrait pas encore.

Lui, que toutes les cousines se disputaient la bonne compagnie dans leurs jeux puérils. Elles, aux atours de bonnes intentions, parfaitement excisées, prêtes à l’accouplement et à l’enfantement, avec leurs poitrines alléchantes, brillant au contact de ce soleil d’Afrique, grâce à l’enduit argileux rougeâtre mélangé à de la sève de l’hévéa, une sorte de latex qu’on extrayait de l’arbre sur pied : onction prescrite par les Chamans-femmes pour se protéger des rayons solaires et d’adoucir la pigmentation de la peau de jour comme de nuit, ou durant les soirées de transe, dédiées au souvenir des morts et à la mémoire des ancêtres. Ces soirées masquées, rythmées qui duraient jusqu’à ce que Le jour ait pointé à l’horizon, avec les couleurs sobres de l’aube, comme pour exorciser les esprits de la forêt.
Lui, toujours, que les jeunes de son âge jalousaient durant les concours de chasse à la gazelle alezane et au zèbre fougueux, où il avait les meilleures chances, sachant manipuler aussi bien la sarbacane que le javelot et le tir à l’arc.
Il avait à penser à son initiation au monde des anciens, à la chasse du surlendemain, à la reconnaissance des dieux de la forêt, de la savane et de la jungle, en sympathisant avec tous les Totems, dans sa retraite initiatique.
Mais son esprit ne pouvait s’empêcher d’être étiré, tantôt, vers le souvenir des siens, tantôt, étiré vers la sacralité de ces moments de méditation chamanistique .
Il lui fallait percer les secrets de la connaissance et de la sagesse des Chamans. Devenir maître de soi et du reste du monde, surtout des vivants féroces dans ces lieux hostiles.
Seul, plongeant dans la nuit à la voûte céleste et étoilée, captant la magie de l’univers infini, face à tous les dangers imprévisibles annoncés par les fauves de la jungle.
Il se souvint des danses mixtes des fiançailles, où, seul, lui, pouvait bien attirer l’attention de l’assistance et la charmer, sous le regard observateur des sages et du Chaman : le blanc des yeux était si limpide, la blancheur de sa dentition ne pouvait être égalée que par les neiges éternelles des cimes du Kilimandjaro.
Il avait de ces atouts secrets des dieux, l’inspiration et le don d’attirer ainsi vers lui toutes les bonnes et les meilleures intentions de tous. Il savait qu’il allait maintenant prendre la voie de la connaissance, le chemin de la sagesse. Son initiation allait le changer, le transformer, l’élever au rang des adultes : chef guerrier, sage et Chaman.
Pendant quinze jours et quinze nuits, il devait se mesurer à la Nature, en domptant sa peur, en plongeant au fond de soi pour une sorte de mise à jour de ses sentiments et de ses sensations : sa haine, son amour, sa cruauté, sa colère, son calme, sa générosité,… TOUT Y PASSERAIT ! Comme un diagnostic médical général. Sa mission était cela. Elle lui incombait par la décision des sages de sa tribu : lui, l’élu, parmi les jeunes.

CABANGA, en ce stade initiatique, était au bord de la rivière sacrée, au coucher du soleil, à la quête d’un abri nocturne, pour ainsi, se protéger de l’orage qui s’annonçait et des animaux sauvages qui devaient rôder, toute la nuit, à la recherche d’une nourriture.

Perché, et à califourchon, sur une branche d’un baobab centenaire. Ce fut là le lieu où il choisit d’élire domicile pour la nuit, loin des siens et des vivants parmi son espèce. S’il avait faim, il pouvait toujours se nourrir de ses fruits ovoïdes, ces (pains de singe), très connus chez lui.

Pourrait-il dormir ? Non, le sommeil paraissait loin encore de ses préoccupations immédiates.

Il avait à penser à ce choix et à méditer longuement sur sa décision de rester parmi les siens, perpétuant par cet acte le legs des aïeux et honorer la mémoire des ancêtres. Pour lui, il le savait déjà et allait en avoir le cœur net. Une certitude : ne jamais aller s’installer en ville afin de ne jamais souiller son âme par la magie du monde urbain, ni rêver, comme le faisaient certains jeunes de son village, quitter la tribu, le pays, l’Afrique pour prendre les barques de la mort aux mers lointaines, ou errer comme une hyène dans le grand désert, en se faufilant entre les frontières des pays du Nord. Tomber dans l’oubli des siens et subir la malédiction des mages de sa tribu.

Non, pour lui, ce rêve-là, celui de vendre son âme au mauvais esprit Blanc, ne le tentait pas.

Pauvreté, parmi les siens valait mieux qu’une richesse chez les étrangers.

Lui, Cabanga, le négro-africain, riche de son patrimoine, de son Histoire et de sa négritude spécifique. Voilà, se disait-il, sa vraie voie vers la sagesse.

Être arbre africain et le rester indéfiniment, pour toujours, sur sa propre terre. Connaissant chaque pierre, chaque plante et sachant leurs secrets dans la multitude des variétés utiles et nécessaires à la survie dans cette partie du monde, en vénérant la Nature, comme mère procréatrice et nourricière.

Sur le coup, il se souvint d’une histoire qui lui fut racontée par son grand-père, un soir d’hiver, autour d’un foyer de feu, relatant l’arrivée des Blancs en leur oiseau de fer, dans la savane, afin de chasser les éléphants pour leur émail, les lions pour leurs pelage et toison et les rhinocéros pour leur corne. Ils finirent par trouver l’exotisme des lieux à leur goût et s’installèrent dans le pays, après avoir chassé les habitants autochtones de leur terre natale. Voilà leurs bienfaits, eux, les Blancs. Alors, ce n’était pas maintenant qu’il fallait aller quémander à leurs portes !

Rester ici et garder la mémoire des siens étaient bien là l’objet même de son initiation et le sens de la responsabilité qui allait peser sur ses épaules. Il en était bien conscient. Si fier, ne serait ce qu’en ce moment où il pensa à tout ça. Perché sur son arbre, admirant la beauté magique du ciel où des milliers et des milliers de perles scintillaient, avec, à l’horizon, déjà, l’Etoile du Berger illuminant l’espace, tel un phare annonçant l’approche de l’aube.

Capter cette magie nocturne en ces lieux luxuriants, loin des humains, proche de la Nature, où foisonnaient la flore et la faune, ne pouvait être qu’un privilège pour lui, en quelque sorte, et lui soufflait le message de la fierté et du courage. Il n’avait plus aucune peur.

Sa méditation se renforçait par la mémoire, par le souvenir et par la projection dans le futur proche et l’avenir lointain.

Des jours passèrent, des nuits suivirent, les mêmes rêves, les mêmes méditations, les mêmes réflexions, les mêmes alertes et les mêmes préoccupations, jusqu’au lendemain du dernier jour où il sursauta avec l’élan svelte et véhément d’une gazelle. D’un geste, il se détacha de la haute et grosse branche. Sa literie préférée, à laquelle il se recroquevilla en s’y accrochant des bras et des jambes. Ce fut tout un art de connaisseurs.

D’un saut si habile, il se trouva au milieu du tumulte. On l’embrassa de partout, on le touchait de tous les côtés, pour ainsi avoir une sorte de bénédiction. Sa mère, ses tantes, étaient toutes fières, semblaient préoccupées, d’abord, par sa santé et puis, heureuses, elles lancèrent leur long youyou de joie et de bonheur d’avoir, enfin, leur ÉLU. Brandissant tout en dansant leurs fétiches de la tribu.
Les sages, en demi-cercle, entourés des deux côtés, des hommes du village, suivaient avec intérêt la scène, tout en échangeant des propos de satisfaction. Le Chaman, quant à lui, acquiessait, en recevant les félicitations, fusant de partout. Il devait penser déjà à la cérémonie qui allait suivre cet événement solennel et les festivités qui dureraient trois jours et trois nuits de suite. Cela se clôturerait, dans le respect total des traditions, par les noces avec la cousine aînée, dans la case nouvellement construite , pour cet effet, non loin de la sienne.
Ainsi, Cabanga fut annoncé officiellement et solennellement : Jeune Chaman de la tribu du Tigre de la savane. Il portera ce titre avec celui du Totem du village : Le Chaman -Tigre, pour le restant de sa vie!
Des générations et des générations se raconteront certainement cet avènement. Il deviendra peut-être même un mythe. Celui du Chaman -Tigre !
Abdelmalek AGHZAF,
Fès, le31/08/2008, réédité, le 08/03/2014.

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